« Soixante-dix »

Je monte sur mon vélo, il est 7h00.

Les premiers coups de pédales sont uniques, Paris est vidé des siens et j’ai l’impression de partager cette incroyable ville avec les boulangers et autres livreurs. Les boulevards sont muets de leur klaxon habituel, la journée commence tout doucement à pointer le bout de son nez et à pousser la nuit vers la sortie. Je prends mon temps, je ne pourrais pas dire que je respire à plein poumons ( on est à Paris quand même ! ) mais je sens le vent frais me réveiller petit à petit.

À peine 300m dans les cuisses et une des chambres à air fait de la résistance.

Les amis sont là, chacun sur sa monture prêt à prendre la route.70 km qui nous mèneront dans la forêt de Fontainebleau, un voyage anodin en voiture mais qui a vélo vous donne l’impression d’une liberté étrange. Comme si tout ça n’était pas qu’une question de kilomètres mais plutôt de capacité. Nos vélos sont tout ce qu’il y a de moins adaptés pour les longues distances, de moins fiables pour une balade en forêt… Mais on s’en fout, on est là entre nous, et pour le moment nous sommes toujours à Paris. Alors roulons !

Râté. À peine 300m dans les cuisses et une des chambres à air fait de la résistance. Le départ sera décalé, la mécanique à réparer mais la motivation est toujours intacte.

On attaque les quais où le dimanche les voitures doivent laisser libre circulation au reste du monde sauf qu’à cette heure-ci nous sommes les seuls. Trajectoires ondulantes, bras tendus pour revendiquer une certaine aisance , tunnels et jeux de lumières, un véritable plaisir pour le vélo et pour le photographe que je suis. On prend le temps de fumer une dernière cigarette avant de quitter la capitale. On rigole, on se plaint du froid et on regarde encore une fois Google Map.

Le chemin était flou, pas du tout préparé et ça s’est vite senti. Entre le passage devant les stations d’épurations, de traitement des déchets, les interminables lignes droites longeant la nationale, puis la départementale, vous arrivez dans la première forêt avec un “ouf” de soulagement. Les vélos ont depuis longtemps compris que nous ne roulions plus dans Paris et on a l’impression qu’ils nous le rappellent mètre par mètre. Boue, feuilles, graviers, herbes… Territoire hostile mais que l’on tente d’apprivoiser avec le sourire car nous avons toujours en tête notre objectif : Fontainebleau.

Plus j’avance et plus je me rends compte que ce but est ridicule… Que ce que je suis venu chercher dans cette petite aventure est ailleurs. Pour être honnête, j’aurais très bien pu m’arrêter dans la première forêt et passer le reste de l’après midi à boire des bières et à regarder les copains griller des clopes en parlant du quotidien… C’est ça que je voulais, sentir la complicité dans l’épreuve et dans le voyage. À ce moment là je rejoins le clan de ceux qui pensent qu’il n’y a pas que les Grands voyages dans la vie, mais que de simples virées entre potes peuvent devenir une aventure en soi.

Plus j’avance et plus je me rends compte que ce but est ridicule…

Après deux chutes ( à l’arrêt ) et un déraillement, des montées à devoir finir à pied avec la honte sur le visage et la douleur dans les cuisses, nous voici perdus… Pourtant Google nous indique que nous sommes tout proches, que potentiellement les arbres devant nous pourraient signer notre victoire… Mais comment le savoir ? Surtout que l’acoustique du moment mélange le bruit des voitures roulant à 90km/h et les détonations des chasseurs, rien de plus rassurant pour un froussard comme moi. Après quelques passages boueux supplémentaires, la rencontre d’une femme préparant ses chevaux dans un enclos officialise enfin le “sprint final”.

Nous sommes près du but… mais nous ne voulons pas le nommer ainsi et nous sommes déjà en train de parler de la prochaine “sortie”. Le Jura en voiture ? Paris Versailles à vélo ? La Voie verte en Bretagne ? … Silence. En sortant du bosquet on se retrouve nez à nez avec notre objectif. Un panneau qui nous indique clairement que nous sommes arrivés et pourtant les premiers mots qui sortent sont : “On se dirige vers la gare pour rentrer ?”

Matthieu Tober

📷 @lesothers • #Freshairclub ⛰ Adventure Photographer & Illustrator.

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